Une rencontre authentique au Québec

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Notre compréhension du mot « authentique », lorsqu'il se rapporte aux relations humaines, se limite, le plus souvent, à la notion de sincérité. Pourtant, nous oublions que le premier sens du mot « authentique » signifie « réel », « vrai ». L'authenticité est ce qui existe vraiment.
Bien que nous soyons sincères dans nos relations intimes, l'authenticité y a pourtant rarement sa place. Il est courant qu'elle disparaisse allègrement devant les désirs et besoins impétueux de notre petit ego. Un peu de distance affective devient parfois nécessaire pour permettre de saisir ce que signifie le terme « relation authentique ».
15 mars. Montréal, province du Québec. Le pays où l'hiver n'en finit jamais de finir. Bien qu'aucune tempête de neige n'ait frappé la ville de son blizzard depuis maintenant plusieurs jours, Montréal demeurait emmitouflé dans un grand manteau blanc.
Une rencontre authentique au Québec - chronique - la femme et l'amourLes jours défilaient sous un grand ciel bleu. Le soleil se jouait des habitants par sa splendeur, leur faisant presque oublier les températures hivernales qui continuaient pourtant de battre le pays de leur plein. Majestueux dans le ciel, les rayons de l'astre réduisaient la poudre blanche en une multiple de flaques éparses, au fur et à mesure que la journée s'écoulait. Cependant, en même temps que la douceur du soleil disparaissait avec le jour, l'hiver reprenait ses droits régaliens, transformant, à coups de gel, la neige fondue en plaque de verglas, qu'une fine couche de poudreuse s'empressait de recouvrir au moment du crépuscule. Si bien qu'il n'était pas rare de se trouver, en fin de journée, devant une rue aux trottoirs immaculés, sous lesquels se dissimulaient de larges bandes verglacées. Le jeu consistait, ensuite, à ne pas oublier leur présence.

Il existait de petites semelles à crampons que l'on fixait à ses chaussures, afin de s'assurer une prise au sol, en cette période de l'année. Entre les moufles, les gants, le cache-nez, le cache-cou, Hélène avait fait l'impasse sur les semelles de sûreté. Et ce fût, allègrement, qu'elle s'engagea dans une rue qu'aucun autre pied n'avait foulée depuis la tombée de la dernière pellicule de neige. Absorbée par le flot de ses pensées, Hélène s'élançait à grands pas dans la rue qui la menait à son logement. Tout à coup, le sol se déroba sous son pied. Elle chercha par tous les moyens à rétablir son équilibre. En vain ! Le deuxième pied avait déjà rejoint le premier sur la plaque de verglas. Il n'y avait plus rien à faire. Comme il lui était dur d'accepter son impuissance et de s'avouer vaincue, Hélène s'évertuait à regagner son aplomb.

Une femme, dont les cinquante printemps avaient sonné depuis un certain temps, arriva à sa hauteur. Elle s'arrêta devant la jeune femme dont les bras et les jambes s'agitaient, tel un pantin pris aux mains d'un marionnettiste atteint du syndrome de Tourette. La situation d'Hélène alla titiller, tel un réflexe, l'empathie de l'autre piétonne, qui commençait déjà à lui tendre le bras. Cependant, malgré toute la gentillesse qui emplissait l'âme de la passante, la mise en danger, que son aide réclamait, rendait la chose impossible. Le sol sous les pieds de la dame ne garantissait pas plus de stabilité que le reste des rues de Montréal en cette période de l'année. Si Hélène lui saisissait la main, elle avait plus de chances d'être emportée dans la chute qu'autre chose. La position d'Hélène n'était pas plus tranchée. Si son réflexe était de saisir la main qui se tendait vers elle, son altérité ne pouvait l'empêcher de penser qu'elle risquait avant tout de briser une jambe à cette brave dame. Le jeu d'un timide va-et-vient commença alors entre les deux compagnes des rues. Saisir la main de l'autre, au risque de la blesser ou ne penser qu'à soi ? Aider l'autre au prix de sa propre sécurité ?
Coincée dans son infortune, Hélène, dans un sourire grimaçant, se résolut à l'inévitable. Levant les yeux au ciel, elle pensa avec bonheur au collant en laine qu'elle avait enfilé le matin sous ses jeans. Elle arrêta d'agiter ses membres à la recherche d'un équilibre définitivement perdu et détendit ses muscles. Quelquefois, il suffisait juste d'accepter la défaite pour limiter les dégâts. Son arrivée au sol, amortie par son arrière-train, se fit sans trop de mal. Hélène regarda sa compagne d'infortune. Toutes deux partirent dans un éclat de rire. Enfin immobile, la dame s'employa à relever Hélène. Qu'auraient-elles pu faire d'autre ?
Si, dans cette situation, les besoins de l'une ne pouvaient pas être satisfaits, sans menacer l'intégrité physique de l'autre, la distance affective entre les deux inconnues permettait d'accepter cet état de fait sans grand mal. Le contact avait été authentique, c'est-à-dire réel, car chacune respectait le principe de réalité, faisant de l'autre une personne bien séparée. Malgré l'élan naturel de gentillesse dont voulait faire preuve la passante.
Pourtant, lorsqu'il s'agissait de relations amoureuses, un même comportement aurait eu toutes les chances d'être considéré comme profondément égoïste. Sans même s'apercevoir de son propre égocentrisme à exiger de l'autre le sacrifice de son intégrité. L'amour véritable, une relation authentique ne peut prendre place qu'entre deux individus qui se placent sur un pied d'égalité, un rapport où l'autre est perçu dans toute son intégrité. Sinon, cette relation, que nous appelons à tort « relation d'amour », n'est en fait que l'expression d'un égocentrisme infantile encore trop présent où l'autre est réduit à l'état d'objet, en charge de la satisfaction de nos besoins, un Autre restreint au rôle de pourvoyeur d'attentions. Dans ces conditions, nous pouvons nous demander si nous aimons vraiment l'autre ou si nous sommes juste aliénés dans des relations dirigées par le seul désir de voir nos besoins enfin comblés ?