Chapitre 3 - Et le prince redevint crapaud

Retrouvez-nous sur

Twitter icon
Facebook icon
Google+ icon
RSS icon

La biologie de l'amour, soutenue par une illusoire toute-puissance, avait transporté Lilou dans un monde de rêve. On ne pouvait être plus heureuse qu'elle. Le temps filait à la vitesse d'une étoile pour nos deux tourtereaux, désormais seuls dans leur monde enchanté.

la princesse et le crapeau - chronique Anna Mouchaka - la femme et l'amour

Mais la biologie a ses limites et bientôt, leurs synapses, jusque-là engourdies et déviées de leurs trajectoires, retrouvèrent peu à peu leur communication initiale. La réalité de leur monde interne reprit leurs droits. L'extraordinaire laissa place à l'ordinaire du quotidien. La phase amoureuse laissa place à la véritable histoire que les tourtereaux étaient vraiment capables de mettre en place.
Chacun se retrouva face à ses types d'attachement. Les prémices à la relation, qui n'étaient en fait que le spectre de la relation future et qui avaient eu pour alibi une peur de l'engagement, refirent surface... en pire. Car malheureusement il n'y avait plus, suite à la fusion infantile, de distance entre eux. Ils ne formaient désormais qu'un.
Lilou frôla le fond du gouffre. Non à cause des irrégularités dont faisait preuve Hubert vis-à-vis de leur relation. Çela, Lilou ne s'en étonnait pas vraiment. Après tout, les hommes étaient des crapauds. Non, ce qui la dépitait, c'était de perdre l'illusion de sa toute-puissance. L'euphorie qu'elle avait connue pendant quelque temps, pensant être une princesse et surtout avoir le pouvoir de changer l'autre.
Lilou pensa quitter cet objet qui l'amenait à faire face à son monde interne qu'elle s'évertuait à dénier, mais dont la réalité l'avait poussée dans les bras de ce même homme. Hubert était désespéré à l'idée de la perdre. Non qu'il aimât cette Lilou, car comme elle, ses dénis et illusions lui interdisaient d'être dans un lien véritable à l'autre. Mais il lui était désormais attaché. Et sa dépendance affective ne pouvait le résoudre à la perte.
Lilou, déjà sa valise à la main, le regard tourné vers la route qui l'emmènerait loin d'Hubert, ne pouvait se résoudre, elle, à la perte.... de son illusoire toute-puissance, à faire face à une inconsolable déception. Hubert, dans un élan de désespoir, la nomma « sa raison de vivre». Lilou s'arrêta. Elle avait un pouvoir sur l'autre ! Elle était quelqu'un pour un autre ! A défaut de l'être pour elle-même. L'espoir était à nouveau permis ! Elle pouvait être aimée !
Les années passèrent, une petite fille était née de cette union. Désormais les échanges d'Hubert et de Lilou se faisaient de plus en plus rares. Ils étaient devenus un couple dysfonctionnel où l'hostilité était devenue reine, à l'image de leurs parents respectifs. A force de détester Hubert, Lilou avait fini par se détester. Les haillons de l'amour, dans lesquels elle avait grandi, habillaient de nouveau son monde intérieur.

Chacun vivant dans un monde de déni, d'illusion, d’aliénation à l'autre, la réalité d'un autre, d'une véritable altérité ne pouvait naître entre eux. A vrai dire, même si elle ne s'en rendrait certainement jamais compte, Lilou n'avait jamais vraiment aimé Hubert. C'était juste qu'Hubert lui avait permis de faire vibrer son monde interne.
C'est ainsi que Lilou et Hubert enseignèrent le manque d'estime, de confiance, de respect, d'amour véritable de soi à leur enfant, ainsi que le modèle de liens dysfonctionnels sans même sans rendre compte. Sans oublier la croyance selon laquelle tous les hommes sont des crapauds. Mais tout cela n'était pas grave. Car leur fille, en grandissant, certaine d'être capable de s'offrir autre chose arriverait, elle, contrairement à sa mère, à changer un crapaud en prince.
Ce phénomène, largement répandu, a pour nom la reproduction des schémas familiaux et des croyances. Ces empreintes se transmettent de génération en génération, non à cause d'une maudite malédiction, mais tout simplement d'un manque de conscience que chacun détient vraiment les clés de son avenir, à défaut d'avoir eu celles de son passé. Et malgré la meilleure volonté du monde à ne pas les reproduire, ces schémas ne peuvent prendre fin que suite à une douloureuse prise de conscience et d'un long travail sur soi.