8,7 rapports sexuels en moyenne par mois ! Vraiment ?

Retrouvez-nous sur

Twitter icon
Facebook icon
Google+ icon
RSS icon

C'était un vendredi. Adeline, sous couvert d'un début de grippe, avait posé un jour de congé maladie. Non qu'elle était au plus mal, mais entre son travail, sa vie de mère, d'épouse, d'amie et d'habitante de quartier, un sentiment de fatigue commençait à se faire sentir. Ce vendredi enrhumé était venu à point nommé.
À moitié allongée sur son canapé, à peine honteuse, elle appréciait le calme de son appartement. Pas d'enfants, pas de mari. Personne ne la savait chez elle, donc pas de téléphone, pas d'amie au bord du gouffre. Adeline s'offrait un moment de calme, un moment avec elle-même, comme elle en avait peu.
Il était à peine quatorze heures et Adeline avait finit ses corvées hebdomadaires. La fin de semaine s'annonçait sous les meilleures auspices. Cette pensée éclaira son visage d'un sourire. Elle n'aurait qu'à s'occuper d'elle, de son mari, David, et de ses deux petits chenapans, Louis et Rémi. Elle soupira de bonheur. Il ne lui restait que quelques heures devant elle pour savourer cet interlude de calme dans le brouhaha de sa vie quotidienne. Plongée dans ses pensées, la chaleur, qui s'évaporait de sa tasse de thé vert, lui réchauffait les mains en cette journée où l'hiver n'en finissait plus de finir.
Avec une béatitude à peine feintée, Adeline saisit la revue mensuelle à laquelle elle était abonnée et feuilleta les pages une à une. Sa main s'arrêta sur une double page. Le titre de l'article, étalé avec l'arrogance des lettres majuscules, venait de l'engourdir de stupeur. « FRANCE: 8,7 RAPPORTS SEXUELS EN MOYENNE PAR MOIS*» !
8,7 rapports sexuels par mois ! Son cerveau effectua un rapide calcul mental. 8,7 rapports par mois correspondaient à une moyenne de plus de deux rapports par semaine. Cette moyenne, comme toutes les autres moyennes, renvoyait irrémédiablement les individus à la règle de la normalité.
8,7 rapports sexuels en moyenne par mois ! Vraiment ?- chronique Anna Mouchka-la femme et l'amourNon que le besoin d'être comme tout le monde était un but en soi. Cependant, le sentiment de ne pas être dans la norme avait souvent pour effet de mettre mal à l'aise. Le normatif offrait le confort de l'anonymat, la sécurité d'appartenir au groupe social, la différence, elle, avait toujours pour conséquence de séparer. Et il fallait bien s'avouer que peu d'entre nous supportait l'idée d'être à côté de la plaque...sociale ! L'humain et ses complexités ! Il fallait ajouter que l'appartenance à la norme permettait surtout de ne pas se poser de question. Si tout le monde faisait de même, à quoi bon le remettre en cause. La moyenne, à tort, était toujours perçue comme une majorité. Et si la majorité faisait ainsi, c'est qu'il y avait bien une raison. C'était d'ailleurs ce qu'il y avait de bien dans les moyennes, dans la normalité, il permettait de ne pas penser, de ne pas se remettre en cause.
À vrai dire, Adeline ne s'était jamais vraiment posée la question sur le sujet. À savoir, si sa vie sexuelle la satisfaisait. Mais cet affront, jeté ainsi comme une pierre dans la mare, sur une feuille de papier glacé, affichait une moyenne qui la poussait à s'interroger. Protégée de la gêne sociale par les murs de son appartement, Adeline pouvait se laisser aller à quelques réflexions.
Non, Adeline n'était pas dans la norme. Pourtant, on ne pouvait pas dire qu'avec Rémi, c'étaient les problèmes de couple qui caractérisaient leur union. Ils étaient un couple qui fonctionnait. Ils avaient gardé la complicité de leur début. Comme beaucoup d'autres couples, la passion des débuts s'était effilochée au fur et à mesure du temps, des naissances. Les bonnes semaines, Rémi et elle ne connaissaient qu'un rapport sexuel. Souvent les fins de semaine. La semaine, Adeline n'y pensait même pas. A bien y penser, il est vrai que Rémi quelques fois la sollicitait pour avoir plus de rapports. Mais rincée par sa vie de tous les jours, elle ne se sentait jamais vraiment d'humeur à s'y laisser aller. Happée par sa vie quotidienne, les jours défilaient, suivant toujours les mêmes rituels. Réveil, petits-déjeuners, préparation des enfants pour l'école, métro, boulot, devoirs, épicerie, dîners, ménages, toilettes. La partition de la musique de sa vie se jouait en double croche. Le soir venu, tous deux épuisés par le rythme « sacado » de la journée, se couchaient, poussés par le besoin de recharger les batteries de leur corps, en préméditation d'un lendemain qui ne s'annonçait jamais plus calme. Au fil des mois et des années, Rémi s'était sans doute fait une raison, car il avait finit par accepter cet état de fait. Du moins, c'était ce qu'en avait déduit Adeline. Car, à dire vrai, ils n'en parlaient jamais. Ils appréciaient juste les moments quand cela se produisait. Un point c'est tout.
Comment les autres faisaient-ils pour avoir plus de deux rapports par semaine ? Peut-être n'avaient-ils pas de travail qui leur accaparait la journée ? Peut-être n'avaient-ils pas à s'occuper de deux enfants ? Peut-être Rémi et elle avaient un problème ? Peut-être...peut-être...
Les « peut-être » se jouaient en partie de ping-pong dans l'esprit d'Adeline, où chaque argument renvoyait inlassablement à un autre. Pour contrecarrer cela, il n'y avait qu'une solution. Adeline se redressa et saisit son téléphone.
- Allô, Sophie ? C'est Adeline. Je peux passer ?

*enquête sur le Contexte de Sexualité en France (CSF) - CESP, INSERM